Chasseuse de têtes depuis plus de 15 ans chez Fed Legal, Audrey Déléris accompagne les recrutements de juristes et de fiscalistes dans des structures de toute taille : du grand groupe du CAC 40 à la PME en passant par les acteurs de la tech. Interviewée par la rédaction d'Actu-Juridique, elle livre une analyse de marché du recrcutement juridique à la fois précise et engagée : spécialisation croissante des profils, pression sur les juniors, montée inévitable de l'IA. Et surtout, un avertissement que peu de directions juridiques prennent encore au sérieux : si l'on cesse de former les juristes d'aujourd'hui, il n'y aura tout simplement plus de seniors compétents demain.
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Le mythe du juriste généraliste : une expression trompeuse
La "disparition du juriste généraliste" fait régulièrement les gros titres des publications juridiques. Audrey Déléris nuance immédiatement le propos : pour elle, un tel profil n'a jamais vraiment existé. Personne ne sait tout faire, pas même un juriste très expérimenté. Un professionnel peut maîtriser deux, parfois trois matières juridiques en profondeur. Au-delà, son rôle est d'avoir un regard structuré sur les autres sujets, de détecter les risques et de mobiliser les bons experts (internes ou externes) au bon moment.
C'est précisément ce que les entreprises attendent en 2026 : une base contractuelle solide, une expertise approfondie sur deux ou trois domaines-clés, et la capacité à identifier les sujets qui dépassent leur champ de compétence pour les faire remonter avec les bons éléments. Conseiller à ses clients de se méfier d'un candidat qui se présente comme compétent sur tous les sujets fait partie des réflexes d'Audrey Déléris. Ce n'est pas réaliste, et cela peut même constituer un signal d'alerte.
Pour les directeurs juridiques, le raisonnement est encore plus tranché. On attend d'eux une vision globale de l'ensemble des sujets du groupe, mais pas une expertise technique sur chacun d'eux. La capacité à arbitrer, à prioriser et à piloter des équipes d'experts reste une compétence très recherchée à ce niveau de responsabilité.
La spécialisation, nouvelle norme - même dans les petites équipes
Si le terme "généraliste" mérite d'être nuancé, la tendance à la spécialisation, elle, est bien réelle et s'accélère. Audrey Déléris l'observe au quotidien dans les briefs de ses clients : la demande de profils pointus émerge désormais même dans des équipes juridiques de taille modeste.
La raison est simple : le cadre réglementaire s'est considérablement complexifié ces dernières années. CSRD, loi Sapin II, RGPD et sujets data, gouvernance d'entreprise. Ces textes sont techniques, structurants, et nécessitent une vraie expertise pour être compris et, surtout, mis en oeuvre. Mesurer les risques, auditer la conformité, déployer un plan d'action : ce sont des missions qui ne s'improvisent pas. Et ce n'est plus le privilège des grandes structures : des PME formulent aujourd'hui les mêmes attentes.
Dans les grandes directions juridiques, l'organisation reflète déjà cette réalité. Les holdings et sièges se structurent en pôles d'expertise, à l'image des cabinets d'avocats. Dans les équipes plus restreintes, l'équation est différente : on recrute un expert sur un domaine donné, mais on attend de lui qu'il reste agile, capable d'intervenir ponctuellement sur d'autres sujets et d'absorber une charge transverse. L'expertise ne dispense pas de la polyvalence. Elle s'y ajoute.
Des profils juniors sous pression : une erreur stratégique de ne plus les former
C'est le coeur de la réflexion d'Audrey Déléris, et le point qui mérite l'attention la plus grande. Le marché observe depuis plusieurs mois une baisse sensible de la demande de profils juniors. Les directeurs juridiques, sous pression opérationnelle, ont de moins en moins de temps à consacrer à l'accompagnement et à la montée en compétences de leurs collaborateurs. Ils cherchent des candidats immédiatement efficaces, avec une expertise concrète et exploitable dès la prise de poste. Résultat : les entreprises ne recrutent plus "un juriste en plus". Elles recrutent une compétence précise qui vient combler un besoin identifié : M&A, droit de la concurrence, distribution, marchés publics.
L'intelligence artificielle amplifie ce phénomène. Certaines tâches traditionnellement confiées aux juristes débutants (recherches documentaires, synthèses, rédaction de mémos) peuvent aujourd'hui être prises en charge par des outils IA ou des solutions LegalTech spécialisées. Beaucoup de directeurs juridiques considèrent que les profils plus expérimentés utilisent mieux ces outils : ils savent formuler des requêtes pertinentes, interpréter les réponses et en détecter les limites.
Mais Audrey Déléris pose un avertissement clair : arrêter de recruter des juniors serait une erreur stratégique. Si l'on ne forme plus aujourd'hui, dans cinq ans il n'y aura plus de profils intermédiaires. Et dans dix ans, plus de seniors. L'IA automatise certaines tâches, elle ne remplace pas le juriste. Ce qui fait la valeur d'un professionnel du droit, c'est la négociation, le support aux équipes métier, la capacité d'anticipation, la gestion du risque. Ces compétences-là s'acquièrent avec le temps, avec l'exposition, avec l'accompagnement. Elles ne s'installent pas par défaut.
Cela suppose également que les managers soient en mesure d'encadrer et de faire grandir les plus jeunes. Sans cet effort collectif, l'équilibre du marché ne tiendra pas.
IA et LegalTech : de l'option à l'exigence professionnelle
Il y a quelques années, la question des "juristes codeurs" agitait les débats. Fallait-il exiger des compétences techniques poussées, voire des notions de développement informatique ? En 2026, la réponse est plus claire, et plus nuancée.
Les clients de Fed Legal ne demandent pas des juristes experts en IA ou en programmation. Ce n'est pas un prérequis formel dans les fiches de poste. En revanche, ignorer l'IA n'est plus une option envisageable, quel que soit le niveau de séniorité. L'outil s'est installé dans la pratique quotidienne et améliore l'efficacité individuelle autant que la performance collective de la direction juridique.
Ce que constate Audrey Déléris sur le terrain, c'est que le sujet remonte systématiquement en entretien. Les recruteurs interrogent les candidats sur leur usage des outils numériques, leur compréhension des enjeux, leur capacité à intégrer ces technologies dans leur pratique. Les juristes qui ont développé une vraie appétence pour ces sujets peuvent naturellement évoluer vers des fonctions de legal ops : structurer les process, sensibiliser les équipes, piloter des outils internes. Ce n'est pas une projection de ce que sera le métier : c'est déjà ainsi que le juriste de demain travaille.
Les conseils d'une experte pour construire sa carrière juridique en 2026
Pour les juristes en début de carrière, le message d'Audrey Déléris est limpide : chaque stage, chaque CDD doit être utilisé pour acquérir une compétence identifiable et se positionner sur des matières porteuses :
Data, compliance produit, legal ops, M&A... Ce sont des sujets structurants pour les entreprises et très recherchés par les recruteurs. Les universités intègrent de plus en plus de stages, de formations professionnalisantes et désormais des modules dédiés à l'IA dans leurs cursus. Il faut s'en saisir et ne pas rester sur une approche purement théorique du droit.
Pour les profils plus confirmés, le conseil est similaire dans l'esprit : rester curieux, continuer à se former en interne comme en externe, et ne pas s'enfermer dans un périmètre trop étroit. L'élargissement de compétences vers des sujets adjacents (RSE, affaires publiques, compliance, management de transition) est un levier de progression trop souvent sous-estimé.
À tous les niveaux, Audrey Déléris insiste sur un point qui reste selon elle trop négligé : le réseau. Il se construit dans la durée, via les formations continues, les événements professionnels et les échanges entre pairs. Il permet d'élargir sa vision, de confronter ses pratiques et d'apprendre d'autres façons de travailler. C'est un accélérateur de carrière concret, et pas seulement un atout en cas de recherche d'emploi.
Fed Legal, votre partenaire en recrutement juridique et fiscal en France
Depuis sa création en 2010, Fed Legal accompagne les directions juridiques et fiscales de toutes tailles dans leurs recrutements - CDI, CDD et intérim. Avocats, juristes spécialisés, compliance officers, legal ops, fiscalistes, directeurs juridiques, assistants et managers de transition : le cabinet couvre l'ensemble des métiers du droit, dans des secteurs aussi variés que l'industrie, la tech, la finance ou les services.
Membre du groupe Fed Group, premier groupe français indépendant en recrutement spécialisé, Fed Legal s'appuie sur une équipe de consultants spécialisés et une connaissance fine des marchés et des pratiques de rémunération. À travers des initiatives comme le Legal Club Sandwich ou le FLIT Network (réseau des juristes de la French Tech co-fondé par Audrey Déléris), le cabinet entretient un lien permanent avec l'ensemble de l'écosystème juridique français.
Parce qu'un bon recrutement juridique, ce n'est pas seulement identifier un CV. C'est comprendre la culture d'une direction juridique, anticiper ses besoins à moyen terme, et trouver le profil qui fera vraiment la différence - y compris quand ce profil n'est pas encore en recherche active.
Retrouvez l'interview complète d'Audrey Déléris sur Actu-Juridique.fr
L'interview originale a été réalisée pour Actu-juridique.fr par Sophie Tardy-Joubert, journaliste.