06 mai 2026 • FED Legal • 1 min

Directrice juridique au COMEX : le droit comme apporteur de valeur 

Pauline Bouchayer n'a jamais voulu faire du droit. Elle voulait être sage-femme. Puis chef d'orchestre. Et c'est finalement en tant que directrice juridique et conformité, membre du COMEX de la Société des Grands Projets, qu'elle a trouvé sa partition. Dans ce nouvel épisode de Voix d'entrepreneurs du droit by Fed Legal, Audrey Déléris l'a reçue pour parler de legal operations, de posture du juriste, d'intelligence artificielle et de ce que signifie vraiment siéger au COMEX quand on dirige une direction juridique. Un épisode dense, sincère et profondément inspirant.




La Société des Grands Projets : un chantier hors normes

Pour comprendre le contexte dans lequel évolue Pauline Bouchayer, il faut d'abord saisir l'ampleur du projet qu'elle sert. La Société des Grands Projets, longtemps connue sous le nom de Société du Grand Paris, est un établissement public de l'État créé en 2010 pour concevoir et réaliser le Grand Paris Express : 200 kilomètres de nouvelles lignes de métro automatiques, 68 gares, et la création des lignes 15, 16, 17 et 18. Le prolongement de la ligne 14, mis en service lors des Jeux olympiques 2024, en constituait un premier jalon visible.

Depuis 2023, les compétences de la structure ont été élargies au territoire national, avec les SERM (Services Express Régionaux Métropolitains), des projets d'intermodalité ferroviaire dans de nombreuses villes de France, visant à transformer la mobilité du quotidien et à réduire la dépendance à la voiture.

Travailler sur un projet qui a une fin

À la SGP, on ne fait pas carrière au sens traditionnel. Les lignes ont des dates de mise en service, les missions ont une fin. Premier tronçon de la ligne 18 en octobre 2026, tronçon majeur de la ligne 15 en avril 2027, puis d'autres livraisons jusqu'en 2030.

"On est le plus transparent possible sur le fait que les missions ont une fin", explique Pauline Bouchayer. Elle assume cette réalité avec une transparence remarquable : chaque directeur COMEX anticipe la trajectoire de ses effectifs et accompagne les fins de mission. Un exercice délicat, assumé collectivement.

Un parcours construit sur les hasards heureux

De sage-femme à juriste : la révélation en amphithéâtre

Pauline Bouchayer est la première à sourire de son propre parcours. En terminale littéraire, elle visait une école de sage-femme en Belgique. Refusée, elle se retrouve à la faculté de droit sur les conseils de ses parents qui l'avaient inscrite "au cas où". La révélation est immédiate. Un premier professeur de droit civil, Denis Mazot, et c'est l'émerveillement de la "mécanique intellectuelle" qui prend le dessus. Puis vient le droit administratif en deuxième année, et c'est une vocation qui se dessine. Elle passe le concours d'attaché territorial et intègre le Conseil Régional d'Île-de-France, convaincue que le droit n'a de valeur que lorsqu'il est appliqué.

L'Irak, ou l'apprentissage de l'écoute active

"Ça ne sert à rien d'arriver avec des solutions qu'on a apprises à la fac ou dans un bouquin. Le vrai sujet, c'est quel est le besoin de l'autre."

Entre 2016 et 2018, Pauline Bouchayer pose ses dossiers juridiques pour partir deux ans à Erbil, en Irak, dans le cadre d'une mission de solidarité internationale menée avec son mari, après l'invasion de Daesh. Une expérience de vie "complètement hors du commun" qui lui enseigne quelque chose qu'aucune formation universitaire ne lui avait transmis : l'écoute active. Des demandes parfois impossibles à satisfaire (obtenir un visa, convaincre un chef d'État) lui apprennent à distinguer la demande formulée du besoin réel, à être présente sans prétendre avoir toutes les réponses. Un apprentissage qu'elle transpose directement dans sa pratique du legal design.

Le legal design : bien plus que de jolis pictos

Comprendre avant de répondre

Le legal design est souvent réduit à une affaire de mise en forme. Pauline Bouchayer s'inscrit en faux : "Le legal design, c'est comprendre quel est ton besoin et que le juriste réponde en fonction de ce besoin", tranche-t-elle. La forme n'est qu'un outil au service d'une posture fondamentalement différente : celle du juriste qui écoute avant de délivrer. Le succès, c'est quand l'interlocuteur dit "merci, c'est exactement ce dont j'avais besoin" sans même réaliser l'effort produit derrière.

Un modèle de note juridique construit sur trois ans

À la SGP, cette philosophie s'est traduite concrètement : un modèle de note juridique intégrant les apports des sciences cognitives, un intranet documentaire avec fiches pratiques et annuaire des juristes référents, conçu comme un véritable projet d'équipe. Un travail mené notamment par Aurélie Benech Verhaeghe, directrice juridique adjointe et référente legal ops de la direction. Trois ans de travail pour un résultat qui est aujourd'hui le standard commun de toute la direction.

Former les juristes de demain au legal design

Pauline Bouchayer est convaincue que le legal design et l'intelligence artificielle devraient entrer dans les cursus universitaires. Lors de ses formations en interne, la réaction est toujours la même : "Pourquoi on ne nous apprend pas ça à la fac ?"
Elle soulève également un paradoxe sur l'IA : pour challenger les outils et prompter correctement, il faut une base solide d'expérience. Supprimer les juniors au profit des outils, c'est scier la branche sur laquelle repose l'expertise de demain.

Siéger au COMEX : ce que ça change vraiment

La question du rattachement hiérarchique et de la présence au COMEX est un sujet structurant pour les directeurs juridiques. Pauline Bouchayer, qui n'a jamais connu l'inverse, identifie trois bénéfices concrets.

L'alignement stratégique d'abord : participer à la construction de la stratégie permet de la déployer avec précision auprès des équipes. La circulation de l'information ensuite : la proximité avec les enjeux du moment permet de reprioriser en temps réel et d'être une interface crédible entre la direction générale et les juristes opérationnels. Le décloisonnement enfin, est peut-être le plus fondamental. "Je ne suis pas dans mon couloir de nage du juridique point barre. Je fais partie d'un collectif de direction qui conduit une structure." Replacer un contentieux gagné dans son impact sur les délais, les coûts, la qualité : c'est là que réside la vraie valeur ajoutée d'un directeur juridique au COMEX.

Chef d'orchestre : une métaphore qui dit tout

Enfant, Pauline Bouchayer voulait diriger un orchestre. La métaphore n'est pas anodine : "Des instruments tous différents qui jouent chacun leur partition, et le chef d'orchestre qui donne du corps à l'ensemble." C'est exactement ce qu'elle fait : reconnaître les talents, les placer là où ils excellent, créer des synergies, ajuster en permanence. Derrière cette vision du management se trouve une conviction forte : replacer les juristes au plus près de leur valeur ajoutée, c'est à la fois une question d'éthique managériale et un levier de performance.

Le conseil aux jeunes juristes

"Le droit donne toute sa valeur lorsqu'il est appliqué."

Si elle devait donner un seul conseil à un étudiant en droit qui s'apprête à entrer dans la vie professionnelle, Pauline Bouchayer dirait ceci : s'intéresser à autre chose que le droit. Comprendre comment fonctionne une direction financière, comment se construit une route, quels sont les enjeux RH d'une organisation. Et pour conclure, un mot d'ordre qui résume sa vision : ne pas avoir peur. La transformation du métier est en cours, l'IA va encore beaucoup changer les pratiques, "mais on a un avenir radieux devant nous, il va être différent c'est vrai. Mais il ne faut pas en avoir peur."


A écouter également
 : Marie Potel, Co-fondatrice de Fair Patterns

FAQ

1. Qu'est-ce que le legal design et pourquoi est-ce important pour les juristes ?

Le legal design est une approche qui vise à rendre le droit intelligible en partant du besoin réel de l'interlocuteur. Il ne se résume pas à la mise en forme - polices, schémas, couleurs - mais implique une posture d'écoute active avant de délivrer toute réponse juridique. Un juriste qui pratique le legal design cherche d'abord à comprendre ce dont son interlocuteur a réellement besoin, puis adapte sa réponse en conséquence.

2. Pourquoi un directeur juridique a-t-il intérêt à siéger au COMEX ?

La présence au COMEX permet trois choses essentielles : participer à la construction de la stratégie pour mieux la déployer, accéder à une circulation d'information en temps réel pour reprioriser les missions juridiques, et dépasser le périmètre strictement juridique pour replacer les enjeux du droit dans la stratégie globale de l'organisation.

3. Comment la Société des Grands Projets gère-t-elle les fins de mission de ses collaborateurs ?

La SGP assume une transparence totale sur le caractère temporaire des missions, lié aux dates de mise en service des lignes. Chaque directeur COMEX travaille à anticiper la trajectoire de ses effectifs, à identifier les fonctions progressivement moins sollicitées et à accompagner les collaborateurs vers leur prochaine étape professionnelle.

4. Faut-il avoir fait du droit privé pour exercer avec une vision business ?

Non. Pauline Bouchayer en est l'illustration : juriste de droit public, elle porte une vision profondément orientée valeur et performance, nourrie par ses rencontres avec des directeurs juridiques du secteur privé et par la culture start-up propre à la SGP. La vision business du droit n'est pas l'apanage du droit privé - elle relève d'une posture, pas d'une spécialité.

5. L'intelligence artificielle va-t-elle remplacer les juristes juniors ?

Non, mais elle transforme profondément leur rôle. Pour utiliser correctement les outils d'IA, il faut une base solide d'expérience juridique : savoir poser les bonnes questions, prompter avec précision et challenger les réponses générées. Former les juniors à ces outils dès l'université est donc indispensable, non pour les remplacer, mais pour les rendre pleinement opérationnels dans un environnement en mutation rapide.

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