En 1995, Maria Gomri rédige un mémoire sur l'œuvre multimédia et les CD-ROM. En 2006, elle devient la deuxième juriste recrutée chez Google France, parmi 350 candidats. Aujourd'hui, Head of Legal Southern Europe, elle dirige la fonction juridique de cinq pays (France, Espagne, Italie, Portugal, Grèce) et développe ses propres outils d'intelligence artificielle en interne.
Vingt ans de carrière au cœur de l'une des entreprises les plus influentes du monde. Vingt ans à voir arriver ce que d'autres n'ont pas encore vu venir. Dans ce nouvel épisode de Voix d'entrepreneurs du droit by Fed Legal, Audrey Déléris l'a reçue pour revenir sur un parcours aussi singulier qu'instructif et sur ce que l'IA change vraiment, concrètement, dans le quotidien d'une direction juridique.
Un parcours construit sur la curiosité, pas sur un plan
Le droit par hasard, les nouvelles technologies par instinct
Maria Gomri ne rêvait pas de droit. En terminale, c'est la philosophie qui l'attire. C'est sa professeure qui l'oriente vers la faculté car "le droit mène à tout". Elle s'inscrit à Assas, reste généraliste, et c'est en maîtrise qu'elle découvre la propriété littéraire et artistique. Puis, presque par glissement naturel, les nouvelles technologies.
"En 1995, j'avais compris que l'avenir serait là."
Elle intègre le premier DESS de droit de l'informatique et des nouvelles
technologies, dirigé par le Professeur Sirinelli, visionnaire et pionnier dans
la matière. Ce choix précoce, dans un domaine encore émergent, va structurer
toute la suite.
Cabinet, frustration et l'annonce qui change tout
Chez Alain Bensoussan, elle est plongée dans l'écosystème Internet au moment de l'explosion du commerce électronique. Chez Franklin, elle s'expose à des dossiers internationaux plus complexes. Ce qu'elle y apprend : la maîtrise technique est indispensable pour analyser juridiquement un problème, et le cœur du métier est le conseil, pas la procédure.
Mais quelque chose manque : "J'avais une petite frustration, comme nombre d'entre nous : en cabinet, on ne voit qu'une partie des métiers des entreprises." Rejoindre une entreprise, c'est pour elle la possibilité d'être embarquée dans une stratégie de bout en bout, de la conception du produit au contentieux.
En 2006, elle tombe sur une annonce. Le descriptif du poste : juriste business chez Google France. "Je me suis dit : ça, c'est le job de mes rêves. Tout y est." Elle est retenue parmi 350 candidats. Elle devient la deuxième juriste recrutée en France, aux côtés de Yoram Elkaim, aujourd'hui directeur juridique international du groupe.
Vingt ans chez Google : ce qui ne ressemble à rien d'autre
Une machine technologique, politique et géopolitique
Ce qui frappe Maria Gomri avec le recul, c'est "la richesse et la variété extraordinaire des sujets traités". Souveraineté numérique, rapports avec les éditeurs de presse, droits voisins, véhicules autonomes, algorithmes et responsabilité : la direction juridique de Google est en première ligne de débats qui dépassent largement le droit. Ce sont des questions philosophiques, sociétales, géopolitiques traitées depuis l'intérieur d'une entreprise qui en est souvent l'un des protagonistes.
De juriste multitâche à architecte d'agents IA
En vingt ans, le rôle du juriste chez Google a radicalement changé. "Il y a 20 ans, c'était le juriste multitâche qui fait tout, qui est sur tous les fronts, et qui aborde les sujets avec une certaine candeur." Aujourd'hui, la direction juridique conçoit ses propres agents d'intelligence artificielle pour automatiser les processus à faible valeur ajoutée et se concentrer sur les questions stratégiques.
Maria Gomri pratique ce qu'on appelle le "vibe coding" : le fait de créer des outils numériques via des interfaces en langage naturel, sans compétences de programmation classique. "On est tous formés, poussés à tester les produits, à développer notre propre Legal Tech, notre propre petite bibliothèque d'agents IA. Et ça, c'est pour tout le monde, pas seulement pour les plus juniors. C'est moi aussi."
L'IA dans la fonction juridique : ce qu'elle change vraiment
Maria Gomri ne parle pas d'IA en abstrait. Elle utilise NotebookLM pour préparer ses réunions collaborateurs, l'outil ingère les dossiers de l'équipe, qu'elle interroge avant chaque échange. "Sur 30 minutes, j'économise 10 minutes de remise en contexte." Elle utilise Gemini comme sparring partner avant chaque décision importante. "Je ne pars plus d'une feuille blanche. Ça me rend plus intelligente."
Il y a dix ans, elle défendait déjà l'idée que les outils technologiques n'étaient pas une menace pour les juristes. En 2026, sa réponse est identique, avec une nuance : "Je serais dans l'incapacité de te dire s'il s'agit d'une menace ou non. Mais en l'état actuel des technologies, je n'ai pas l'impression que je peux être remplacée. Je suis plus efficace."
La question qui divise : faut-il encore recruter des juniors ?
Dans certaines directions juridiques et certains cabinets, le recrutement de profils juniors a été divisé par deux. L'argument avancé : les outils d'IA permettent de s'en passer. Maria Gomri ne partage pas cette logique et elle le dit sans détour : "Les outils d'IA nous permettent de nous débarrasser des missions automatisables, à très faible valeur ajoutée. Mais dans une direction juridique comme la mienne, on a des dossiers de toutes tailles et même sur les plus modestes, il y a un travail de stratégie." Sa conclusion, sans détour : "Je recrute en priorité des juniors." Supprimer les juniors aujourd'hui, c'est se priver de seniors demain.
Manager et directrice juridique : deux rôles, une même exigence
Pour Maria Gomri, le bon manager n'est pas celui qui a la vision la plus ambitieuse, c'est celui qui supprime les irritants du quotidien : "C'est un manager qui travaille sur les process et enlève les obstacles pour permettre à ses équipes de se consacrer à ce qui a le plus de valeur ajoutée."
Le bon directeur juridique, lui, est "le bon partenaire business de toutes les autres directions" celui qui traduit les enjeux juridiques en décisions compréhensibles et affine l'analyse des risques. Et depuis que Maria a commencé ce métier, ça n'a pas changé.
Ce qui construit une carrière : singularités, mentors et recul
Deux mentors universitaires ont dit à Maria Gomri quelque chose de décisif : ses singularités étaient de véritables atouts. Yoram Elkaim, son manager pendant de nombreuses années, lui a appris autre chose : le calme et le sens de la nuance car selon elle : "J'avais une certaine fougue qu'il fallait contenir."
Conseils aux jeunes juristes
Son conseil aux jeunes juristes est à son image : il n'y a pas de recette, mais une direction : "Essayez d'avoir une vision, même si elle n'est pas précise, de ce vers quoi vous voulez aller. Avec son énergie, sa détermination et son travail, on peut réaliser ses ambitions."
Un conseil qui fait écho à cette petite fille de 8 ans qui faisait voyager sa Barbie d'aéroport en aéroport sans savoir encore que c'est exactement la vie qu'elle allait construire.
A écouter également : Mélanie Rouillon, Responsable juridique et DPO chez Fed Group
FAQ
Qu'est-ce que le vibe coding et comment les juristes l'utilisent-ils ?
Le vibe coding désigne le fait de créer des outils numériques via des interfaces en langage naturel, sans compétences en programmation classique. Chez Google, les équipes juridiques l'utilisent pour développer leurs propres agents d'IA et automatiser les tâches répétitives.
L'IA va-t-elle remplacer les juristes en entreprise ?
D'après Maria Gomri, non, du moins pas dans son état actuel. Les outils d'IA permettent d'automatiser les tâches à faible valeur ajoutée et d'enrichir l'analyse stratégique. Le juriste qui les utilise bien devient plus efficace, pas superflu.
Faut-il encore recruter des juristes juniors à l'ère de l'IA ?
Oui, selon Maria Gomri qui recrute elle-même en priorité des profils juniors. L'IA automatise les tâches répétitives, mais pas le travail de stratégie juridique. Supprimer les juniors aujourd'hui, c'est se priver de seniors demain.
Comment passer d'un cabinet d'avocats à une direction juridique en entreprise ?
La transition demande de changer de posture : en cabinet, on conseille depuis l'extérieur ; en entreprise, on est embarqué dans la stratégie de l'intérieur. Maria Gomri souligne l'importance de maîtriser les enjeux business pour conseiller efficacement.
Qu'est-ce que NotebookLM et comment peut-on l'utiliser dans un contexte juridique ?
NotebookLM est un outil Google qui permet d'ingérer des documents et de les interroger en langage naturel. Maria Gomri l'utilise pour préparer ses réunions avec ses collaborateurs : elle charge les dossiers en cours et interroge l'outil pour arriver à niveau sans faire répéter son équipe. Résultat : 10 minutes économisées par réunion de 30 minutes, directement consacrées à l'essentiel.
Quels conseils pour un jeune juriste qui débute sa carrière ?
Se projeter dans un univers, même sans plan précis. S'appuyer sur ses singularités plutôt que de les effacer. Et aborder les transformations technologiques avec curiosité pas avec inquiétude.
Fed Group donne aussi de la voix ...
- Aux soignants, dans notre podcast "Voix des soignants"
- Aux recruteurs, dans notre podcast "Voix de recruteurs"
Qui sommes-nous ?
Fed Legal, est un cabinet de recrutement et de chasse de têtes, dans le secteur juridique et fiscal. Notre équipe d'experts accompagnent les professionnels du droit en leur proposant des opportunités de carrière.
Nos domaines de compétences sont les suivants : Fonctions support en cabinets d'avocats, directions juridiques, notariat, directions fiscales, conseils en propriété industrielle / ingénieurs brevets, collaborateurs et associés en cabinets d'avocats.