02 septembre 2026 • FED Legal • 1 min

En 1998, Lexbase parie sur une idée jugée folle : digitaliser toute la documentation juridique dans un monde où le papier règne en roi. En 2025, la même entreprise est lauréate du programme France Legal Tech, primée à Station F en présence de la ministre chargée du numérique. Entre les deux : vingt-cinq ans de ligne droite, pas de virage.

Fabien Girard, directeur de l'information et du développement et président du directoire de Lexbase, est l'invité de ce nouvel épisode de Voix d'entrepreneurs du droit by Fed Legal. Au micro d'Audrey Déléris, il revient sur un parcours atypique, une vision de l'IA juridique aussi précise que nuancée et un aphorisme qui résume tout : "Embrasse ce que tu ne peux éviter."




Un parcours construit sur la curiosité, pas sur la vocation

"Il vaut mieux faire dix métiers dans la même entreprise en vingt ans que le même métier dans vingt entreprises dans le même temps."

Fabien Girard ne s'est pas retrouvé en droit par passion précoce : "C'est un bon compromis pour un matheux qui lit ou pour un littéraire qui est bon en maths." Le droit présente cette double vertu : une matière de sciences humaines avec une méthodologie scientifique. Mais derrière le pragmatisme, il y a une conviction plus profonde, venue tôt : "Le droit sert principalement à une chose : les rapports humains. Et au final, ça détermine une civilisation."

Ce n'est pas le droit qui l'attire chez Lexbase en 2001. C'est le pari entrepreneurial. "Il faut imaginer un monde où le papier règne en roi. Et l'idée de digitaliser tout ça en mode startup, avec une bande d'illuminés qui veulent changer la manière de s'informer, c'est ce qui m'a attiré."  Rédacteur en chef, directeur de la rédaction, directeur général, président du directoire : vingt-cinq ans, la même entreprise, dix métiers différents. "Il vaut mieux faire dix métiers dans la même entreprise en vingt ans que le même métier dans vingt entreprises dans le même temps."

Lexbase et l'IA : une ligne droite depuis 1998

La question se pose naturellement : Lexbase a-t-elle pris le virage de l'IA ? Fabien Girard la retourne : "Est-ce que c'est un virage ou est-ce que c'est la continuité d'une ligne droite ?" Dès 1998, l'ambition est de chercher plus vite, de trouver mieux, de syncrétiser la matière juridique dans un seul outil. L'intelligence artificielle, d'abord classique à la fin des années 2010, puis générative, n'est que l'accélération naturelle de cette raison d'être.

Ce que l'IA change concrètement : le juriste est moins seul. Fabien Girard insiste sur ce point souvent contre-intuitif : "Le bon rapport avec l'IA générative en matière juridique, c'est l'IA sparring partner." Pour les quelque 20 à 25% d'avocats qui exercent seuls en France, sans collaborateur ni stagiaire, l'outil permet de se challenger, d'être critiqué, de confronter une position juridique à une contradiction objective. Ce que permettait autrefois un confrère de confiance.

La question qui divise : faut-il encore recruter des juniors ?

Certaines structures réduisent leurs recrutements juniors au motif que l'IA peut s'y substituer. Fabien Girard ne mâche pas ses mots : "C'est une faute. C'est une faute professionnelle." Dans des professions fondées sur la transmission et la confraternité, supprimer les juniors revient à tarir la source des seniors de demain car "l'intelligence artificielle ne remplace pas de manière totale les missions accomplies par les juniors." Gain de productivité ne signifie pas gain de valeur et selon Fabien, le temps libéré par l'IA doit être réemployé en créativité juridique, pas en suppressions de postes.

Souveraineté numérique : ce que les juristes doivent comprendre

C'est l'angle le plus original et le plus dense de cet épisode. Fabien Girard distingue trois niveaux de souveraineté que tout professionnel du droit devrait maîtriser : 

  • Le premier est la maîtrise du code. La dépendance aux grands modèles de langage américains expose les entreprises françaises à un risque de rupture que les récents événements géopolitiques ont rendu très concret. 
  • Le deuxième est la maîtrise de la data. En matière juridique, les enjeux de confidentialité et de secret professionnel sont non négociables : où va la donnée, sert-elle à l'entraînement, est-elle détruite ? 
  • Le troisième est la maîtrise du coût. Les variations de tarification des tokens décidées unilatéralement par les fournisseurs cloud, américains ou européens, créent une instabilité réelle pour les structures qui proposent des services juridiques.


Mais c'est l'angle macro qui est le plus frappant : "Ne pas croire une seconde que des LLM américains ne sont pas entraînés avec un raisonnement juridique type common law." Le droit continental, promu par la France depuis le Code Napoléon, en vigueur en Europe, en Amérique latine, partiellement en Chine, repose sur une construction intellectuelle fondamentalement différente de la common law anglo-saxonne. Un LLM entraîné sur des données américaines, même enrichi de jurisprudence française, porte en lui un biais cognitif structurel : "À partir du moment où le monde adopte des LLM américains, le raisonnement de l'IA générative en matière juridique va forcément être emprunt d'un biais cognitif anglo-saxon." Développer des LLM continentaux n'est pas qu'une question technologique, c'est une question de souveraineté intellectuelle et juridique.

Ce que fait vraiment un bon professionnel du droit

Fabien Girard identifie quatre qualités essentielles, dans un ordre qu'il revendique. D'abord, un socle de connaissances solide comme le droit civil ou droit administratif, avant toute spécialisation. "Si vous connaissez vos fondamentaux, vous pourrez vite apprendre dans tous les domaines du droit. Et surtout, vous pourrez critiquer la position de l'intelligence artificielle." Ensuite, l'intelligence émotionnelle avec la capacité à trouver un compromis, à éviter le conflit systématique. Puis la dimension managériale avec le management des collaborateurs, des projets, des normes entre elles. Et enfin, la dimension commerciale : "Le droit est perçu comme l'empêcheur de tourner en rond, alors qu'aujourd'hui, le droit est pro-business. Quand vous sécurisez des relations d'investissement, vous êtes facteur de stabilité."

Ce qui construit une carrière : mentors, lectures et confiance en la vie

Deux mentors ont compté. Jean-Louis Lasserie, fondateur de Lexbase, visionnaire du digital et de l'IA dès les années 1990. Et Fabien Wechter, président de Lexbase pendant quinze ans, décédé il y a quatre ans dans un accident. "Il m'a appris à ne pas avoir peur de la vie. C'est essentiel pour mener ses ambitions en tant qu'entrepreneur." C'est ce conseil-là qu'il transmet aux jeunes juristes : ne pas anticiper uniquement le conflit et le risque, la mentalité naturelle du juriste, mais avoir confiance dans le positif des rapports humains.

Enfant, il rêvait d'archéologie : "L'enquête, toujours l'enquête. Comprendre le pourquoi avant le comment." Un fil rouge qui traverse toute sa carrière et qui, dit-il, est "le propre du métier de juriste, qui est très souvent un archéologue du droit."



A écouter également
 : Maria Gomri, Head of Legal Southern Europe de Google

FAQ

Lexbase est une Legal Tech française fondée en 1998, spécialisée dans la documentation et l'information juridique en ligne. Pionnière de la digitalisation du droit, elle intègre l'intelligence artificielle comme une continuité naturelle de sa mission d'origine : permettre aux juristes de chercher plus vite, de trouver mieux et de se concentrer sur l'essentiel.Lexbase est une Legal Tech française fondée en 1998, spécialisée dans la documentation et l'information juridique en ligne. Pionnière de la digitalisation du droit, elle intègre l'intelligence artificielle comme une continuité naturelle de sa mission d'origine : permettre aux juristes de chercher plus vite, de trouver mieux et de se concentrer sur l'essentiel.

Elle recouvre trois enjeux distincts : la maîtrise du code (indépendance vis-à-vis des grands modèles de langage américains), la maîtrise de la data (confidentialité et secret professionnel), et la maîtrise du coût (variations tarifaires unilatérales des fournisseurs cloud). À l'échelle macro, elle implique aussi de développer des LLM fondés sur le droit continental pour éviter un biais cognitif anglo-saxon dans le raisonnement juridique assisté par IA.

Non, selon Fabien Girard, qui qualifie cette dérive de "faute professionnelle". L'IA automatise les tâches à faible valeur ajoutée, mais ne remplace pas le travail de qualification juridique, de créativité et de transmission que seuls les juniors formés peuvent assurer. Supprimer les juniors aujourd'hui, c'est tarir la source des seniors demain.

Watson, médecin compétent, narrateur précis, mais prompt à qualifier les situations à brûle-pourpoint, est une allégorie de l'IA générative : riche en données, mais dépourvu de recul critique. Sherlock Holmes, lui, déconstruit l'évidence, questionne la première qualification, cherche à "comprendre juste" avant d'agir. C'est précisément le rôle du juriste face aux outputs de l'IA. 

Selon Fabien Girard, il faut un socle de connaissances fondamentales solide (droit civil, droit administratif) avant toute spécialisation, une intelligence émotionnelle pour trouver le compromis plutôt que le conflit, une capacité managériale, et une dimension commerciale (savoir défendre et vendre sa position juridique auprès d'un board ou d'un client par exemple).

"Il vaut mieux faire dix métiers dans la même entreprise en vingt ans que le même métier dans vingt entreprises dans le même temps." C'est la conviction de Fabien Girard, qui a exercé successivement comme rédacteur en chef, directeur de la rédaction, directeur général et président du directoire chez Lexbase, en changeant de métier sans changer de maison.

Fed Group donne aussi de la voix...

- Aux soignants, dans notre podcast "Voix des soignants"
- Aux recruteurs, dans notre podcast "Voix de recruteurs"

Qui sommes-nous ?

Fed Legal, est un cabinet de recrutement et de chasse de têtes, dans le secteur juridique et fiscal. Notre équipe d'experts accompagnent les professionnels du droit en leur proposant des opportunités de carrière.

Nos domaines de compétences sont les suivants : Fonctions support en cabinets d'avocats, directions juridiques, notariat, directions fiscales, conseils en propriété industrielle / ingénieurs brevets, collaborateurs et associés en cabinets d'avocats.