Il a rédigé la loi à l’Assemblée nationale, dirigé les services de la CNIL pendant six ans, puis conseillé les entreprises face aux régulateurs. Dans le podcast Voix d’Entrepreneurs du Droit de FED Legal, Yann Padova, avocat associé chez Wilson Sonsini à Bruxelles, raconte un parcours « à 360° » et livre sa vision de la régulation numérique européenne, du RGPD à l’AI Act.
Enregistré le 10 septembre 2026 avec Audrey Déléris, l’épisode explore ce qui fait la singularité de Yann Padova : avoir connu la fabrique de la règle, son contrôle et son application, puis la défense des entreprises qui y sont soumises.
Un parcours atypique : de l’histoire au droit des données
Yann Padova ne se destinait pas d’emblée au droit. Après des études d’histoire à la Sorbonne, qu’il présente comme la « matière de synthèse » entre droit constitutionnel et politique économique, il intègre Sciences Po Paris en service public, avec une double spécialité en droit et en économie. Il passera plus tard un master 2 en droit public approfondi, en parallèle de ses activités professionnelles.
Reçu à plusieurs concours administratifs, il choisit l’Assemblée nationale, attiré par l’envie de servir les institutions de la République. Il y reste plus de 11 ans, principalement à la commission des lois, sur la procédure pénale et le droit pénal.
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Comment devient-on spécialiste de la protection des données ?
Par hasard, explique-t-il. À l’Assemblée, il travaille sur les grands fichiers judiciaires et génétiques, comme le FNAEG et le fichier des auteurs d’infractions sexuelles. Quand la France transpose, avec retard, la directive européenne de 1998 sur la protection des données, on lui confie le sujet : il était le plus jeune, parlait anglais et savait se servir d’un ordinateur. À l’époque, le droit des données passait pour une niche plutôt rébarbative.
Cette loi de 2004 a profondément transformé la CNIL, qui est devenue un régulateur des entreprises et plus seulement de l’administration. Yann Padova est ainsi devenu spécialiste d’une matière que personne ne voulait traiter, avant qu’elle ne s’impose dans toute l’économie.
Secrétaire général de la CNIL : six ans pour construire un régulateur
En 2006, Yann Padova devient secrétaire général de la CNIL, le « numéro 2 » de l’autorité, sous la présidence d’Alex Türk. Il se souvient avoir convaincu celui-ci en se présentant comme un juriste « pâte à modeler » : pour lui, le droit est un instrument malléable, au service d’une finalité.
Son mandat est marqué par la montée en puissance de la CNIL :
- Structuration du service des contrôles, avec des gendarmes et policiers détachés pour former les équipes, car « un bon juriste n’est pas forcément un bon inspecteur » ;
- Recrutement d’ingénieurs, afin de réduire l’asymétrie de compréhension technologique avec les grandes plateformes ;
- Croissance des effectifs, d’environ 90 à 190 personnes en six ans.
Avocat chez Baker McKenzie puis Wilson Sonsini : la « machine de déchiffrement » du régulateur
À son départ de la CNIL, il choisit un cabinet international, Baker McKenzie, où il reste neuf ans au total et devient responsable de la pratique données personnelles. Depuis 2023, il est associé chez Wilson Sonsini à Bruxelles, cabinet né à Palo Alto, sur la privacy, la cybersécurité et la régulation, notamment l’IA.
Sa valeur ajoutée tient à une compréhension intime de la logique des régulateurs. Il explique à ses clients, en cas de non-conformité, de faille de sécurité ou de contrôle, comment l’autorité est susceptible d’analyser la situation et quelle stratégie peut réduire le risque. Ayant travaillé dans trois régulateurs différents, il dit savoir anticiper leurs réactions.
L’État doit-il pouvoir être sanctionné par la CNIL ?
L’entretien s’ouvre sur l’actualité : après la cyberattaque ayant touché le ministère de Bercy, Yann Padova a rappelé qu’en France l’État n’est pas soumis aux sanctions financières de la CNIL, contrairement à d’autres pays européens comme l’Italie. Ce choix, fait dans la loi de 2004 et confirmé lors de la transposition du RGPD, est selon lui « très discutable ».
Il réfute l’argument selon lequel une amende serait neutre puisque l’État paierait à l’État : les fonctionnaires paient bien des contraventions et l’impôt sur le revenu. Son raisonnement : une obligation sans sanction est une obligation purement virtuelle, qui n’incite pas à changer de comportement.
RGPD, AI Act, Data Act : l’Europe sur-régule-t-elle ?
Sa réponse est nuancée. L’Europe se conçoit comme une puissance de la norme, mais l’accumulation de textes (RGPD, AI Act, Data Act, DSA, DMA, DORA, omnibus…) pose, selon lui, un problème de compréhension, d’articulation et d’appropriation, y compris pour les spécialistes. Il en tire deux critiques, appuyées sur le rapport Draghi :
- Un marché du capital-risque fragmenté : 27 marchés au lieu d’un, ce qui pousse les entreprises les plus intensives en capital à lever des fonds aux États-Unis.
- Une régulation fondée sur le principe de précaution, qui perçoit l’innovation d’abord comme un risque.
- Il ne plaide pas pour moins de régulation, mais pour une régulation « un peu mieux conçue, moins verbeuse, plus concise » et moins hostile au risque.
Quel avenir pour les professionnels du droit face à l’IA ?
Yann Padova identifie un enjeu de formation. Les jeunes juristes se formaient en analysant les précédents, tâche que l’IA réalise bien plus vite. Ils devront donc apprendre autrement, en maîtrisant très bien ces outils, notamment le prompting.
Ce que l’IA ne remplacera pas, selon lui : la connaissance du client, la lecture du non-verbal, la compréhension de la culture d’entreprise, la psychologie de l’interlocuteur. Les tâches répétitives sur de grands volumes seront, elles, automatisées.
Ses conseils aux jeunes juristes
- Être curieux des autres disciplines (économie, concurrence, technologie) et savoir faire des ponts plutôt que de rester dans un silo.
- Maîtriser les outils modernes, repérer les contenus générés par l’IA et placer sa valeur ajoutée dans son intelligence.
- S’ouvrir à l’international, les études françaises restant selon lui très centrées sur le modèle français.
- Allier rigueur et créativité : une équipe juridique cataloguée comme « celle qui dit non » a perdu la bataille interne.
Cet article s’appuie sur l’épisode du podcast Voix d’Entrepreneurs du Droit by FED Legal, animé par Audrey Déléris, avec Yann Padova, avocat associé chez Wilson Sonsini.
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